Créé en février 1665, Dom Juan est joué dans un climat tendu, quelques mois après l’interdiction publique de Tartuffe. Molière choisit un sujet à grand spectacle alors très populaire, tout en abordant des questions sensibles : la fausse dévotion, l’honneur des familles, les abus des grands seigneurs et les limites de la liberté. Même si l’affaire de Tartuffe a marqué la troupe, il ne faut pas réduire cette création à une seule cause : les intentions réelles de Molière restent discutées.
Molière · 1665 · Comédie en cinq actes et en prose
Dom Juan — les personnages et les thèmes
Libertinage, défi divin, hypocrisie et comédie de mœurs
Sélectionnez un personnage ou une relation pour explorer son rôle et ses enjeux ; les flèches du clavier parcourent les figures, Échap réinitialise la vue.
- Défi Dom Juan rompt ses vœux de mariage et s’enfuit après avoir délaissé Elvire (acte I).
- Conquêtes Il berne les paysannes et esquive ses dettes par l’éloquence courtisane (actes II et IV).
- Provocation Il brave l’ordre sacré en invitant à souper la statue funéraire du Commandeur (acte III).
- Masque Il adopte l’hypocrisie dévote pour désarmer ses accusateurs et jouir de l’impunité (acte V).
- Foudre Refusant obstinément le repentir, il est foudroyé et englouti dans les flammes (acte V).
- Maître & valet (débat comique)
- Séduction / trahison
- Défi / châtiment surnaturel
- Filiation / réprobation morale
- Honneur familial vs gratitude
- Manipulation sociale / dette éludée
Toutes les relations de Dom Juan, en texte
- Dom Juan ↔ Sganarelle — domine ↔ conteste avec effroi (maître & valet (débat comique))
Le duo comique et dramaturgique central. Dom Juan impose son autorité et ridiculise les superstitions de son valet ; Sganarelle, terrorisé mais lucide, tente d'opposer son bon sens et sa morale populaire avant de réclamer ses gages à la chute de son maître. - Dom Juan → Done Elvire — arrache au couvent → abandonne (séduction / trahison)
Dom Juan l’a séduite et épousée pour triompher de ses vœux religieux, puis l'abandonne aussitôt. Elvire passe du reproche passionné au sublime pardon chrétien lorsqu’elle vient l’avertir du péril céleste. - Le Commandeur → Dom Juan — châtie le blasphème (défi / châtiment surnaturel)
Le Commandeur, tué par Dom Juan, revient sous la forme d’une statue de pierre animée pour faire entendre la justice transcendante et sceller le destin tragique du libertin impénitent. - Dom Louis → Dom Juan — condamne l’indignité (filiation / réprobation morale)
Le père fait la leçon au fils sur la noblesse du cœur et la déchéance des privilèges sans vertu. Dom Juan écoute avec un mépris sarcastique puis simule une fausse conversion pour neutraliser ses reproches. - Dom Carlos ↔ Dom Juan — dette de vie vs honneur d’Elvire (honneur familial vs gratitude)
Frère d’Elvire, Dom Carlos doit venger l’honneur de sa sœur mais se heurte au devoir de reconnaissance après que Dom Juan l’a tiré des mains des voleurs. - Dom Juan → M. Dimanche — esquive la dette par l’éloge (manipulation sociale / dette éludée)
Dom Juan noie son créancier sous un déluge de politesses mondaines et de sollicitude affectée, l’empêchant matériellement de réclamer son argent. - Dom Juan → Pierrot & les paysannes — berne les cœurs rustiques (séduction / trahison)
Dom Juan bafoue la dette contractée envers Pierrot qui l’a sauvé de la noyade et promet le mariage aux deux paysannes Charlotte et Mathurine dans le même élan.
Structure Comprendre la forme du réseau
En observant un schéma de relations (un « graphe »), on cherche à comprendre la manière dont les personnages ou les éléments sont reliés entre eux. Chaque figure représentée forme un sommet, et chaque relation constitue une arête (un lien).
Définition mathématique : En théorie des graphes, une étoile désigne un arbre où un sommet central unique est relié à tous les autres (les sommets périphériques), sans aucun lien direct entre ces derniers.
Sur le schéma, chaque trait part de Dom Juan vers l’une des sept autres figures, sans qu’aucun trait ne relie les autres entre elles. Avec un sommet central et sept sommets périphériques isolés les uns des autres, le graphe forme mathématiquement une étoile stricte.
Éclairage littéraire & pistes de réflexion
Cette structure visuelle traduit le choix dramaturgique de la pièce, construite comme une succession de face-à-face entre le protagoniste et ses contradicteurs. Elle ne permet pas de conclure sur la psychologie des personnages ni d’affirmer qu’ils n’ont aucun rapport en dehors des scènes représentées.
Question à se poser : Pourquoi les personnages secondaires ne se parlent-ils jamais entre eux ?
À observer sur le schéma : Ce schéma est typique d’un parcours initiatique individuel ou d’un maître absolu.
Garde-fou critique : Ce modèle reflète souvent un choix didactique d’enseignement centré sur le héros plutôt que l’ensemble du roman.
Repères quantitatifs et distribution des relations (pour aller plus loin)
Le réseau compte 8 sommets et 7 arêtes simples non orientées (dédoublonnées), réparties en 1 composante connexe. Le degré maximal est de 7 liens (atteint par dom-juan), pour un degré moyen de 1.75 liens par personnage.
Analyse littéraire · Classe de seconde
Les thèmes de Dom Juan
Créée en 1665 au théâtre du Palais-Royal, la pièce de Molière conjugue avec une audace singulière la comédie, la satire sociale, les interrogations morales et l’irruption du surnaturel. À travers le parcours provocateur de son héros libertin, l'auteur explore les contradictions de son siècle et compose une œuvre complexe qui échappe aux règles classiques traditionnelles.
Repère historique Pourquoi Molière écrit-il cette pièce en 1665 ?
1. La séduction et l’inconstance amoureuse
Qu’est-ce que ce thème ?
Dom Juan multiplie les conquêtes et refuse de rester fidèle à une seule femme. Il conçoit la séduction comme un plaisir sans cesse renouvelé et justifie son comportement par son appétit de nouveauté.
Comment la pièce l’illustre-t-elle ?
Dans sa grande tirade de l’acte I, scène 2, Dom Juan élabore une véritable théorie de l’inconstance : limiter son désir à une seule amante reviendrait, selon lui, à commettre une injustice envers toutes les autres beautés de la Terre. L’amour n’est pas un sentiment partagé ni un engagement durable, mais une campagne militaire : dès que le cœur d’une femme capitule, le charme retombe et l’ennui s’installe. Dom Juan compare explicitement son ambition amoureuse à celle d’Alexandre le Grand, aspirant à d’autres mondes à conquérir. Toutefois, ce discours masque une prédation cruelle : pour satisfaire sa vanité, il arrache Done Elvire à son couvent, dupe Charlotte et Mathurine en leur promettant le mariage simultanément (acte II, scène 4), abandonnant ses victimes au déshonneur social sans le moindre remords.
« Quoi ! tu veux qu’on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend, qu’on renonce au monde pour lui, et qu’on n’ait plus d’yeux pour personne ? […] Pour moi, la beauté me ravit partout où je la trouve, et je cède facilement à cette douce violence dont elle nous entraîne. […] et, comme Alexandre, je souhaiterais qu’il y eût d’autres mondes, pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses. »
Dom Juan, Acte I, scène 2
XVIIe siècle Le contexte historique : mariage et honneur féminin
Au XVIIᵉ siècle, le mariage engage d’abord l’honneur et la situation matérielle des familles. Pour une femme, la réputation est capitale : être séduite puis délaissée entraîne un déshonneur durable, et selon les décisions familiales, un retrait contraint au couvent pour étouffer le scandale. Alors que Dom Juan jouit d’une relative impunité en multipliant les conquêtes, les femmes qu’il trompe, de la noble Elvire à la paysanne Charlotte, subissent des conséquences sociales bien plus lourdes et inégales.
2. L’hypocrisie religieuse
Qu’est-ce que ce thème ?
Dom Juan utilise la religion comme un masque protecteur pour dissimuler ses vices et tromper son entourage. Molière fustige l’écart entre la dévotion affichée et la conduite réelle.
Comment la pièce l’illustre-t-elle ?
À l’acte V, alors que ses créanciers, les frères d’Elvire et la justice le cernent de toutes parts, Dom Juan ne change nullement de cœur mais choisit un nouveau déguisement tactique : la fausse dévotion. À la scène 2, il explique cyniquement à Sganarelle que l’hypocrisie est un « vice à la mode » qui permet de s’abriter derrière les apparences de la piété pour jouir d’une totale impunité. Le masque religieux devient une arme redoutable pour tromper son père Dom Louis (V, 1) et désarmer Dom Carlos (V, 3). Il importe d’insister sur une distinction essentielle pour un lycéen : Molière n’attaque pas la foi des croyants sincères, mais fustige les imposteurs qui instrumentalisent le sacré à des fins d’ambition et de dissimulation — écho direct aux dévots rigoristes qui venaient de faire censurer son Tartuffe en 1664.
« Il n’y a plus de honte maintenant à cela ; l’hypocrisie est un vice à la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertus. Le personnage d’homme de bien est le meilleur de tous les personnages qu’on puisse jouer. […] mais l’hypocrisie est un vice privilégié, qui, de sa main, ferme la bouche à tout le monde, et jouit en repos d’une impunité souveraine. »
Dom Juan, Acte V, scène 2
XVIIe siècle Le contexte historique : l’Église et la fausse dévotion
Dans la France de Louis XIV, la religion catholique joue un rôle central dans la vie publique et politique. La piété est valorisée et les personnes très dévotes exercent une grande autorité morale. L’interdiction de Tartuffe en 1664 montre à quel point critiquer les faux dévots est alors explosif. À l’acte V, scène 2, Dom Juan choisit d’ailleurs ce masque pour désarmer ses adversaires. Molière s’attaque ainsi à ceux qui détournent la religion par calcul, sans condamner pour autant la foi chrétienne sincère.
3. La religion et le châtiment divin
Qu’est-ce que ce thème ?
Dom Juan conteste les croyances religieuses et brave ouvertement la puissance divine. La statue du Commandeur fait surgir le surnaturel et pose la question de la justice céleste.
Comment la pièce l’illustre-t-elle ?
Face aux convictions religieuses, Dom Juan affiche un scepticisme insolent. Interrogé par Sganarelle sur sa foi, il affirme ne croire qu’au calcul arithmétique : « Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit » (acte III, scène 1). Ce matérialisme n’est pas un système philosophique complet, mais une provocation permanente : dans la scène du Pauvre (III, 2), il tente d’acheter un blasphème pour un louis d’or avant de le donner « pour l’amour de l’humanité ». Pour répondre à cette insolence, Molière fait intervenir un ressort spectaculaire propre à la tradition théâtrale espagnole et baroque : la statue funéraire du Commandeur s’anime (acte III, scène 5), rend visite au libertin (IV, 8) et l’engloutit dans le feu infernal (V, 6). Dom Juan refuse le repentir jusqu’au dernier instant, conférant à sa fin une dimension tragique et métaphysique.
« Non, non, il ne sera pas dit, quoi qu’il arrive, que je sois capable de me repentir. Allons, suis-moi. »
Dom Juan, Acte V, scène 5
XVIIe siècle Le contexte historique : foi religieuse et tradition théâtrale
Au XVIIᵉ siècle, la foi chrétienne donne une place centrale au salut de l’âme, au péché et au jugement après la mort. En faisant bouger la statue du Commandeur, Molière utilise une tradition théâtrale où le surnaturel punit le pécheur. Cependant, si cette fin met en scène la justice divine, le cri final de Sganarelle réclamant ses gages crée une chute comique inattendue. Ce contraste rappelle que la pièce ne se réduit pas à un simple sermon religieux.
4. Le maître et le valet
Qu’est-ce que ce thème ?
Les dialogues entre Dom Juan et Sganarelle opposent les raisonnements provocateurs du maître aux angoisses, au bon sens populaire et aux objections morales du serviteur.
Comment la pièce l’illustre-t-elle ?
Hérité de la comédie antique et de la commedia dell’arte, le couple maître-valet forme l’armature dramatique de la pièce. Dom Juan manie une rhétorique virtuose, l’ironie et la logique sophistiquée pour désarmer son interlocuteur ; Sganarelle tente de lui opposer un mélange de bon sens populaire, de vérités morales et de superstitions naïves (le loup-garou, le moine bourru). Sganarelle n’est pas un sage cohérent : sa pensée est hésitante, sa démonstration sur l’agencement de l’homme s’achève par une chute burlesque (III, 1), et sa terreur le rend souvent complice des méfaits de son maître. Ce contraste produit un comique de geste et de parole savoureux, tout en offrant au public un témoin permanent des transgressions de Dom Juan.
« Pour moi, monsieur, je n’ai point étudié comme vous, Dieu merci, et personne ne saurait se vanter de m’avoir jamais rien appris ; mais, avec mon petit sens, mon petit jugement, je vois les choses mieux que tous les livres, et je comprends fort bien que ce monde que nous voyons n’est pas un champignon qui soit venu tout seul en une nuit. »
Sganarelle, Acte III, scène 1
XVIIe siècle Le contexte historique : la relation maître-valet au XVIIᵉ siècle
Au XVIIᵉ siècle, la relation entre un maître et son valet repose sur une obéissance très stricte : le serviteur dépend entièrement de son maître. Au théâtre, Molière accorde pourtant à Sganarelle une liberté de parole pour commenter les actes du noble. Leurs échanges font rire tout en révélant des tensions sociales réelles. Mais Sganarelle n’est pas un modèle de sagesse : ses peurs superstitieuses, son intérêt personnel et ses arguments maladroits le rendent lui-même très contradictoire.
5. La critique de la noblesse et des privilèges
Qu’est-ce que ce thème ?
Dom Juan abuse de son rang et de son statut social pour imposer sa volonté et échapper à ses devoirs. Son attitude met en scène les dérives d’un aristocrate qui se croit au-dessus des lois communes.
Comment la pièce l’illustre-t-elle ?
Dans la société d’Ancien Régime, la naissance noble confère des prérogatives considérables : le port de l’épée, la faveur du prince et l’immunité de fait face aux roturiers. Dom Juan use sans scrupule de cette position pour se soustraire à la loi commune : il bafoue sa parole, brutalise les paysans (II, 3) et congédie avec une politesse hautaine son créancier Monsieur Dimanche (IV, 3). Mais la pièce ne valide nullement ces privilèges corrompus. Par la bouche de Dom Louis (acte IV, scène 4), Molière oppose l’éthique nobiliaire authentique à l’arrogance de caste : le père rappelle avec sévérité que les titres sans conduite morale sont un déshonneur et que le mérite personnel prime sur le nom que l’on porte.
« Apprenez enfin qu’un gentilhomme qui vit mal est un monstre dans la nature ; que la vertu est le premier titre de noblesse ; que je regarde bien moins au nom qu’on signe, qu’aux actions qu’on fait […]. »
Dom Louis, Acte IV, scène 4
XVIIe siècle Le contexte historique : rang noble et devoir moral
Au XVIIᵉ siècle, la société française est divisée en ordres inégaux (clergé, noblesse, tiers état). En tant que grand seigneur, Dom Juan s’appuie sur son rang pour intimider ses créanciers et maltraiter les paysans. Face à lui, son père Dom Louis rappelle que la noblesse ne vaut rien sans la vertu. La pièce met ainsi en scène une tension centrale de l’époque : le conflit entre les privilèges liés à la naissance et l’exigence de responsabilité morale.
6. La liberté individuelle et la transgression
Qu’est-ce que ce thème ?
Dom Juan repousse les conventions sociales, morales et religieuses. Si son indépendance d’esprit témoigne d’une indéniable audace, elle lui sert aussi à tromper, dominer et écraser autrui.
Comment la pièce l’illustre-t-elle ?
Dom Juan pousse l’exigence de souveraineté individuelle jusqu’à son terme le plus radical : il n’obéit qu’à son désir, rejette les interdits de la tradition et refuse toute soumission spirituelle ou familiale. Cette indépendance présente des traits séduisants pour le spectateur du XVIIe siècle comme pour un lecteur moderne : l’homme est brillant, d’un courage physique indéniable face aux brigands (III, 2) et refuse les faux-fuyants hypocrites ordinaires. Pourtant, Molière montre que cette liberté dégénère en tyrannie pure lorsqu’elle s’affranchit de toute responsabilité éthique : être libre, pour Dom Juan, consiste à asservir la volonté des autres et à détruire ce qui résiste à son ego. Sa liberté ne fonde aucun projet émancipateur pour autrui, elle n’est qu’une volonté de toute-puissance solitaire.
« Va, va, je te le donne pour l’amour de l’humanité. Mais que vois-je là ? Un homme attaqué par trois autres ? La partie est trop inégale, et je ne dois pas souffrir cette lâcheté. »
Dom Juan, Acte III, scène 2
XVIIe siècle Le contexte historique : liberté libertine et autorité royale
Au XVIIᵉ siècle, il faut distinguer les libertins d’esprit historiques, qui interrogent philosophiquement la religion, du personnage théâtral de Dom Juan. Le héros de Molière n’est pas un penseur : il détourne le scepticisme pour justifier sa conduite immorale et son mépris des règles. Cette provocation n’a donc rien à voir avec nos droits individuels d’aujourd’hui : sa liberté ne cherche pas l’émancipation d’autrui, mais sert uniquement son propre plaisir.
D’autres thèmes à retenir
Au-delà des grands axes fondateurs, plusieurs motifs essentiels enrichissent la compréhension de la pièce et fournissent des exemples précis pour nourrir un commentaire ou une dissertation :
Le mensonge et la manipulation
Dom Juan orchestre ses relations par le verbe : fausses promesses matrimoniales faites aux femmes (Elvire, Charlotte, Mathurine), flatteries obséquieuses pour neutraliser Monsieur Dimanche (IV, 3) et simulation de piété envers son père (V, 1).
L’honneur et la fidélité
Les devoirs moraux défendus par Dom Louis, Done Elvire et les frères Dom Carlos et Dom Alonse révèlent par contraste le cynisme de Dom Juan, incapable de tenir une parole donnée dès qu’elle exige fidélité ou sacrifice.
Le comique et la satire sociale
Le rire de Molière côtoie constamment les enjeux dramatiques graves : verve populaire et patois savoureux de Pierrot (II, 1), scène de double séduction simultanée (II, 4), querelles de Sganarelle et déroute comique de Monsieur Dimanche (IV, 3).
La mort et la justice
La mort plane sur toute la seconde moitié de l’œuvre : tombeau monumental du Commandeur, apparition spectrale du Temps à la faux (V, 5) et engloutissement final qui rétablit une justice transcendante après l’échec des lois humaines.
La condition féminine
Done Elvire recluse au cloître puis trahie, comme Charlotte et Mathurine séduites par le mirage d’une promotion sociale, illustrent la vulnérabilité des femmes dans une société où leur statut dépend du rang et de la protection des hommes.
Dom Juan est-il un homme libre ou un homme sans morale ?
Poser cette question, c’est explorer la tension morale et philosophique fondamentale qui habite la pièce de Molière. D’un côté, Dom Juan fascine par son audace intellectuelle et son courage héroïque : il refuse les conventions étouffantes, démasque les hypocrisies de son temps et ne cède devant aucune intimidation. Face aux brigands qui encerclent Dom Carlos (acte III, scène 2) ou devant la statue de pierre qui s’avance (actes IV et V), il ne fuit jamais et refuse de mentir sur sa peur.
Mais d’un autre côté, cette liberté revendiquée se retourne en instrument de domination et de prédation cruelle. Dom Juan utilise sa supériorité d’esprit et son statut social pour duper les femmes, fouler aux pieds sa parole d’honneur, se débarrasser sans scrupule de ses créanciers et humilier son père. Sa liberté personnelle refuse toute réciprocité morale : elle se fonde sur l’écrasement de ceux qui l’entourent et refuse toute responsabilité envers la société humaine.
La pièce se garde bien de trancher d’une manière simpliste. Molière ne propose ni une apologie enthousiaste du libertin ni une pièce morale édifiante au dénouement convenu : le spectateur demeure partagé entre l’admiration pour la virtuosité et l’éloquence du personnage, et le malaise profond face à son cynisme dévastateur. C’est cette ambiguïté permanente qui fait de Dom Juan un classique inépuisable.